Adieu Serge : 5 Janvier 1936 – 2 Février 2021 par Henri Piquion

Adieu Serge : 5 Janvier 1936 – 2 Février 2021 par Henri Piquion

En partant d’Haïti pour mon deuxième exil, j’avais dans ma tête et dans mon cœur une liste non écrite de gens que je souhaitais revoir à mon retour, des gens à qui je pensais aussi souvent que je pensais au  pays, car je ne voyais pas le pays sans eux et je ne me voyais pas en Haïti sans eux. Certains étaient des proches, des amis, des quasi-parents, des gens pour qui j’avais le plus grand respect et la plus grande considération, et dans certains cas, une virile affection. Ils constituaient de près ou de loin mon environnement intellectuel et politique. Je partageais avec eux l’espoir qu’Haïti deviendrait avant notre départ le pays dont nous rêvions dans nos échanges et nos projets, le pays pour lequel nous avions tous consenti de grands sacrifices affectifs, professionnels et financiers, le pays pour lequel nous avions abandonné sans regret des avenirs prometteurs. Nos discussions ne devenaient jamais disputes, car nos petits désaccords n’ont jamais porté sur l’essentiel : notre conviction partagée que nous avions une dette envers ce pays qui a fait de nous ce que nous sommes devenus. Ce pays n’a jamais été une abstraction pour aucun de nous. Il était et restera toujours les hommes et les femmes des villes et des bidonvilles, des mornes et des campagnes, les surdiplômés comme les analphabètes, les honnêtes riches autant que ceux qui meurent de faim, ceux qui croient en un Dieu et qui le prient pour le pays et ceux qui croient en nos Dieux et qui les prient pour le pays. Ce pays, c’est aussi les aspirations des citoyens à la citoyenneté, c’est-à-dire à la justice, à la sécurité, à la bonne gouvernance, au bien-être, à la santé, à la culture, à la dignité, au respect et au respect de soi. La citoyenneté accomplie est la dernière porte à franchir pour accéder au bonheur.

Chaque jour je reçois de la vie l’injonction d’enlever un nom de ma liste. Tour à tour j’ai dû faire mon deuil (je vais les nommer) de Cary Hector, Danièle Tardieu Bazin, Diderot Bélizaire, Etzer Pierre, Henri Bazin, Hubert de Ronceray, Leslie Manigat, Lucien Pardo, Macajou Médard, Marc Bazin, Marc Péan, Max Chancy, Max Péan, Pierre Vernet, Vergniaud Péan, et j’en oublie. Serge Gilles était en bonne position sur cette liste et voilà que je dois l’en effacer.

Peut-être ne le lui ai-je jamais dit, mais sachez, vous qui me lisez que je l’ai eu en grande estime, et que je le considère comme un patriote progressiste et sincère. Qu’il repose en paix. Le pays se souviendra de lui demain.

En ces temps où nos compatriotes se demandent avec angoisse s’il reste encore des Haïtiens dignes de respect, je réponds qu’il en reste, que je ne les connais pas tous, mais que je sais qu’ils ne sont ni dans le gouvernement de Jovenel Moïse ni dans la soi-disant opposition à ce gouvernement qui profite de la nullité chronique de Jovenel Moïse et de sa clique pour manipuler les plus pauvres des Haïtiens à qui ils n’ont jamais su donner ni pain ni toit en les droguant de promesses, de clairin, de cocaïne et même de savantes analyses sophistiquées afin de faire d’eux les destructeurs apparents de ce pays déjà en lambeaux, et les futures victimes des futurs successeurs de Jovenel Moïse qui seront à leur tour combattus par leurs compagnons d’opposition d’aujourd’hui dont la seule compétence est de s’opposer, des opposants qui s’opposent depuis 1986, et même depuis 1957 au progrès du pays, à l’avenir de la jeunesse. La seule question qui se pose à la conscience nationale aujourd’hui n’est pas l’alternative entre le 7 février 2021 et le 7 février 2022, mais l’alternative entre d’une part la destruction multiforme, totale et systématique du pays par des manipulateurs animés par l’ambition du pouvoir et de la richesse et par le projet de faire du pays le plus grand bordel des Caraïbes, et d’autre part la formulation et la mise en œuvre d’un Contrat social qui tienne compte de notre histoire de luttes depuis les débuts et de nos ambitions collectives et individuelles. Il ne s’agit pas d’abord d’un programme de gouvernement, mais de nous reconnaitre et, s’il le faut, de nous redéfinir en tant que peuple et nation. Soyons réalistes : Nous sommes en train, par cécité morale, de préparer nos enfants à continuer la destruction de notre pays, ce qui en restera, en opposant les dates du 7 février 3021 et du 7 février 3022.